Pensée visuelle
Bikablo : la méthode derrière le vocabulaire visuel des facilitateurs
Lors d’une rencontre de facilitateurs graphiques, à laquelle participaient des praticiens venus d’Allemagne, d’Espagne et de France, quelqu’un a proposé un exercice simple : dessiner en dix secondes le pictogramme qui vous vient pour « idée », pour « obstacle », pour « décision ». Sur les douze feuilles posées sur la table, la ressemblance était troublante — une ampoule presque identique, un mur haché de la même façon, une flèche qui se divise au même endroit. Personne dans la salle ne s’était concerté. Ce qui les reliait, sans qu’ils l’aient forcément conscientisé, c’était bikablo : une méthode née en Allemagne qui a fini par standardiser une bonne partie du vocabulaire visuel utilisé aujourd’hui par les facilitateurs graphiques, bien au-delà de ses frontières d’origine.
Bikablo, en une phrase : un vocabulaire visuel partagé
Bikablo est une méthode de formation à la visualisation, structurée autour d’un principe simple : donner à n’importe qui un jeu de formes, de lettrages et de personnages suffisamment simples et codifiés pour être appris rapidement, reproduits fidèlement, et surtout compris instantanément par n’importe quel public. Ce n’est pas une école artistique. C’est, au sens propre, une méthode — une suite d’exercices progressifs qui installent des réflexes graphiques, du même ordre que ceux que je décris dans mon article sur les pictogrammes faciles à dessiner.
Ce qui distingue bikablo d’un simple recueil de dessins, c’est sa cohérence interne. Chaque forme, chaque personnage, chaque type de flèche répond à une logique de construction commune — des briques géométriques simples, assemblées selon des règles répétables. Une fois ces règles acquises, on peut inventer de nouveaux pictogrammes dans le même esprit, sans repartir de zéro à chaque fois.
D’où vient la méthode
Bikablo est née en Allemagne en 2006, quand Martin Haussmann forme au sein du cabinet de conseil Kommunikationslotsen une équipe dédiée à la facilitation graphique, avant de publier avec Neuland le premier « dictionnaire visuel » de la méthode. À l’époque, la facilitation visuelle restait une pratique de niche, peu formalisée, transmise essentiellement de facilitateur à facilitateur sur le terrain. L’ambition initiale était modeste : proposer une formation structurée pour que la visualisation en réunion et en atelier devienne une compétence accessible, apprenable, et non un don réservé à quelques praticiens doués pour le dessin.
Ce qui a suivi a dépassé largement le cadre allemand. Les formations bikablo se sont diffusées en Europe, puis au-delà, avec plusieurs niveaux progressifs — des bases du lettrage et des formes jusqu’à des modules plus avancés sur la mise en scène visuelle de contenus complexes. La méthode s’est aussi diffusée à travers des ouvrages devenus des références dans le métier, consultés par des générations de facilitateurs bien après leur formation initiale.
Les piliers de la méthode
Quatre éléments structurent le vocabulaire bikablo, et je les retrouve, sous une forme ou une autre, dans la plupart des formations de facilitation graphique sérieuses aujourd’hui.
Le lettrage. Avant même le dessin, bikablo insiste sur l’écriture : une typographie à la fois rapide à tracer et lisible à distance, avec des règles précises de hauteur, d’espacement et de hiérarchie entre titres et texte courant. Un mur couvert de dessins magnifiques mais illisibles de loin rate sa fonction ; un mur bien écrit, même sobre, remplit la sienne.
Les formes et les conteneurs. Cercles, carrés, bannières, nuages, panneaux : un jeu limité de contenants visuels, toujours les mêmes, qui organisent l’information sans qu’il soit nécessaire de réinventer une mise en page à chaque nouvelle idée.
Les personnages. Bikablo a popularisé une façon particulière de dessiner des silhouettes humaines expressives en quelques traits — un corps simple, une posture qui suffit à elle seule à raconter une émotion ou une situation (hésitation, enthousiasme, fatigue, opposition). C’est un des apports les plus repris de la méthode, parce qu’un personnage bien posé communique en une fraction de seconde ce qu’un paragraphe de texte peinerait à exprimer.
Les connecteurs et les flèches. Un vocabulaire de flèches différenciées — simple, double, en escalier, courbée — pour exprimer des relations de cause, de tension, de progression ou de blocage, sans jamais avoir besoin d’un mot pour les nommer.
Ce que bikablo a changé dans le métier
L’apport le plus concret de bikablo n’est pas esthétique, il est fonctionnel : elle a créé une intelligibilité commune entre facilitateurs graphiques qui ne se sont jamais rencontrés. Un participant formé à Berlin et un participant formé à Lyon reconnaissent le même vocabulaire visuel de base, ce qui facilite le travail en binôme sur de grands événements, la relecture croisée des fresques, et même la formation des nouveaux venus dans la profession.
Elle a aussi contribué à démocratiser la pratique en dehors du cercle des facilitateurs professionnels. Des managers, des chefs de projet, des consultants ont suivi des modules bikablo pour enrichir leurs propres réunions, sans ambition de devenir facilitateurs graphiques à plein temps. C’est cohérent avec ce que je constate dans mes propres formations : la barrière à l’entrée de la pensée visuelle n’a jamais été le talent artistique, elle a toujours été l’absence de méthode. Bikablo a fourni cette méthode à grande échelle, avec la rigueur d’un vrai parcours pédagogique plutôt qu’un empilement de tutoriels épars. C’est aussi une méthode intimement liée au choix du matériel — de nombreux formateurs bikablo utilisent des feutres Neuland, une marque dont je suis moi-même ambassadeur, et dont vous trouverez le détail sur ma page matériel.
Les limites : un vocabulaire n’est pas un style
Il faut être honnête sur une limite réelle de la méthode : à force de diffusion, le vocabulaire bikablo est devenu si répandu qu’on retrouve parfois des fresques de facilitateurs différents, sur des sujets différents, avec un air de famille presque trop marqué — les mêmes personnages, les mêmes flèches, la même typographie. Ce n’est pas un défaut de la méthode en soi, mais un risque pour ceux qui s’arrêtent au vocabulaire sans jamais développer leur propre lecture des situations.
Le vocabulaire bikablo donne les mots. Il ne dicte pas ce que vous en faites. La vraie valeur d’un facilitateur graphique ne se joue jamais dans la qualité de son pictogramme « décision », mais dans sa capacité à choisir, en une fraction de seconde, quelle idée mérite d’être capturée et comment la relier à ce qui précède. C’est un point que je développe dans mon article sur l’utilité réelle de la facilitation graphique : la technique graphique n’est jamais la finalité, elle est l’outil qui sert l’écoute et la synthèse.
Faut-il se former à bikablo ou apprendre seul ?
Pour quelqu’un qui découvre la pensée visuelle, une formation structurée type bikablo présente un avantage réel : elle installe en quelques jours des réflexes qu’un apprentissage solitaire mettrait des mois à construire, et elle évite les mauvaises habitudes graphiques qui, une fois ancrées, sont plus difficiles à corriger que si elles n’avaient jamais été prises. C’est particulièrement vrai pour le lettrage, souvent négligé par les autodidactes alors qu’il conditionne la lisibilité de tout le reste.
Cela dit, une formation n’est un investissement rentable que si elle est suivie de pratique régulière derrière — le vocabulaire s’oublie aussi vite qu’il s’apprend si vous ne le mobilisez pas en réunion dans les semaines qui suivent. C’est une question que j’aborde systématiquement avec les équipes que j’accompagne : mieux vaut un vocabulaire réduit de dix pictogrammes utilisés chaque semaine qu’un vocabulaire de cent signes appris en formation et jamais réactivé.
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