Je me souviens d’un atelier, il y a plusieurs années, où j’ai proposé à un groupe de facilitateurs graphiques de partager leurs planches ratées plutôt que leurs réussites. Silence gêné pendant quelques secondes, puis quelqu’un a sorti une fresque bâclée, expliquée avec un mélange de honte et de soulagement visible. Puis un deuxième. Puis un troisième. En une heure, ce petit groupe avait appris plus sur son métier qu’en une journée de démonstrations parfaites. C’est de cette scène, et de dizaines d’autres qui lui ressemblent, qu’est né le Sommet des Décoincés du Crayon.

Un métier qui s’apprend seul, et c’est un problème

La facilitation graphique est un métier étrange à exercer. On l’apprend en atelier, en formation, parfois en autodidacte devant des tutoriels, mais on le pratique presque toujours seul : seul devant le paperboard, seul face au groupe, seul avec le doute de savoir si ce qu’on dessine sert vraiment à quelque chose. J’ai vécu cette solitude pendant des années avant de comprendre qu’elle n’était pas une fatalité du métier, mais un manque d’occasions de se retrouver entre pairs.

Les conférences existaient déjà, dans d’autres pays, sur la pensée visuelle et le scribing. Mais je cherchais autre chose : un endroit où on ne viendrait pas seulement regarder des experts parler, mais où on repartirait avec les mains sales, le feutre encore chaud, et une vraie conversation de métier entre personnes qui pratiquent au quotidien. Un endroit pensé depuis la France, avec les réalités du marché français de la facilitation et de la facilitation graphique — les commanditaires, les budgets, les formats d’intervention qu’on nous demande vraiment.

Je me souviens d’avoir cherché, avant de me lancer, un rendez-vous français qui ressemblerait à ce que j’imaginais. Je n’en ai pas trouvé qui corresponde vraiment. Des groupes existaient déjà, en ligne, sur les réseaux, échangeant sporadiquement des photos de fresques. Mais aucun lieu ne rassemblait la dimension du sommet — s’exposer, échanger en face à face, désapprendre ses réflexes devant les autres — avec celle de la communauté qui continue de vivre le reste de l’année. C’est ce vide précis que je voulais combler, sans savoir encore si j’en avais la légitimité.

La première fois, on ne sait pas ce qu’on organise

Je ne vais pas prétendre que j’avais un plan sur cinq ans, un modèle économique bouclé et une vision d’ampleur nationale. La première édition ressemblait davantage à un pari qu’à une stratégie : réunir une poignée de praticiens, quelques intervenants, un lieu, une journée, et voir ce qu’il en sortait. Ce que j’espérais, très concrètement, c’était que les participants reviennent chez eux avec au moins une chose qu’ils n’auraient pas pu trouver seuls devant leur ordinateur.

Ce qui m’a frappé, dès cette première édition, c’est à quel point les praticiens de la pensée visuelle sont demandeurs de lien. On imagine souvent ce métier comme solitaire par nature — un artisan et son feutre. C’est faux. Derrière chaque facilitateur graphique que j’ai rencontré, il y avait quelqu’un qui cherchait un endroit où poser ses doutes sans avoir à les justifier, où montrer une planche imparfaite sans craindre le jugement. Le nom du sommet est né de là : décoincer, littéralement. Décoincer le geste, décoincer la confiance, décoincer la parole professionnelle qui reste trop souvent silencieuse par peur de ne pas être légitime.

Ce que le Sommet est devenu

Aujourd’hui, les Décoincés du Crayon, c’est davantage qu’un événement annuel : c’est une académie, un sommet et une communauté qui vivent toute l’année, pas seulement le jour J. Le sommet reste le moment fort, celui où tout le monde se retrouve physiquement, où les liens tissés en ligne prennent un visage et une voix. Mais l’essentiel du travail se fait dans l’intervalle : les échanges entre deux éditions, l’entraide sur des projets concrets, les praticiens qui se recommandent mutuellement quand une mission dépasse leurs disponibilités.

C’est devenu, avec le temps, l’un des rendez-vous de référence en France pour la pensée visuelle et la facilitation graphique — pas parce que je l’avais planifié ainsi, mais parce qu’un espace honnête où l’on peut progresser ensemble finit par attirer du monde, année après année. Les replays des dernières éditions restent d’ailleurs accessibles à qui veut se faire une idée du ton que l’on y donne : direct, concret, jamais dans la posture d’expertise à sens unique.

La programmation a évolué à chaque édition, mais un principe n’a jamais bougé : plus de pratique que de discours. Des ateliers où l’on dessine ensemble plutôt que d’écouter un conférencier détailler sa méthode. Des temps de retour d’expérience où l’échec a autant droit de cité que la réussite. Des espaces informels, parfois plus riches que le programme officiel, où deux praticiens qui ne se connaissaient pas se retrouvent à comparer leurs feutres et à échanger leurs adresses. Ce sont souvent ces marges-là, celles qu’on ne programme pas, qui produisent le plus de valeur.

Ce que ça m’a coûté, et ce que je n’aurais pas anticipé

Organiser un événement récurrent, ce n’est pas seulement animer une journée sympathique. C’est porter une logistique, gérer des désistements, arbitrer un budget serré, recruter des intervenants sans savoir si le public suivra, et recommencer l’année suivante en sachant précisément tout ce qui a raté la fois précédente. Il y a des soirs où j’ai douté de la pertinence de continuer, des éditions où le nombre d’inscrits ne correspondait pas à l’énergie investie.

Ce que je n’avais pas anticipé, en revanche, c’est ce que ce rôle d’organisateur allait m’apprendre sur ma propre pratique de facilitateur. Concevoir un sommet, c’est concevoir un atelier à très grande échelle : il faut penser l’accueil, le rythme de la journée, les moments où l’on convoque le collectif et ceux où l’on laisse chacun digérer seul. Toutes les compétences que j’utilise en atelier pour un client — cadrer, doser, alterner les formats, sentir le moment où l’énergie retombe — je les ai réutilisées pour construire l’expérience du Sommet lui-même. Concevoir cet événement m’a rendu meilleur facilitateur, pas l’inverse.

Une scène qui résume pourquoi je continue

Lors d’une des dernières éditions, une participante est venue me voir à la pause de midi. Elle m’a dit qu’elle exerçait la facilitation graphique en indépendante depuis deux ans, sans jamais avoir rencontré d’autres praticiens en vrai. Elle avait appris seule, doutait de tout, et n’osait pas facturer son travail à sa juste valeur parce qu’elle n’avait aucun point de comparaison. L’après-midi même, elle a montré une de ses planches à un petit groupe, a reçu des retours francs, et j’ai vu quelque chose changer dans sa posture avant même la fin de la journée. Ce n’est pas moi qui ai produit ce déclic. C’est le cadre que nous avions construit collectivement, année après année, qui l’a rendu possible. C’est exactement pour ces moments-là que je continue.

Ce que je retiens de dix ans d’atelier appliqués à un événement

Fonder un événement récurrent m’a appris une chose que j’essaie désormais de transmettre dans chacune de mes interventions : une communauté professionnelle ne se décrète pas, elle se construit à force de rendez-vous réguliers, tenus même quand c’est difficile, même quand la première édition ressemble à un pari incertain. On ne convainc pas les gens de se faire confiance entre pairs par un discours ; on leur donne un cadre suffisamment sûr pour qu’ils osent le faire eux-mêmes, une fois, puis une deuxième, jusqu’à ce que cela devienne une habitude.

C’est ce même principe que j’applique quand je conçois un atelier ou un séminaire pour une entreprise : le rôle du facilitateur n’est pas de produire la confiance à la place du groupe, mais de créer les conditions dans lesquelles elle peut apparaître d’elle-même. Le Sommet des Décoincés du Crayon m’a donné, à une tout autre échelle, la meilleure démonstration possible de ce principe. Si vous voulez comprendre plus largement comment j’en suis arrivé à cette conviction, mon parcours retrace les étapes qui m’y ont mené.

Vous organisez un événement ou un séminaire et vous cherchez à créer ce même effet de communauté plutôt qu’une simple succession d’interventions ? Prenez rendez-vous pour en parler, ou découvrez mon offre de capture graphique.